Le colonel Michaël Randrianirina, à la tête de la Refondation de la République de Madagascar depuis le putsch du 12 octobre 2025, a multiplié les tête-à-tête avec des chefs d'État africains en marge du sommet Afrique-France qui s'est tenu à Paris fin mai 2026. Parmi ses interlocuteurs les plus importants figure le président nigérian Bola Tinubu, actuel président de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) et l'une des voix les plus influentes du continent sur les questions de gouvernance et de stabilité.
Les deux hommes se sont entretenus pendant près d'une heure dans un salon de l'hôtel de ville de Paris, entourés de leurs conseillers diplomatiques respectifs. Selon des sources proches de la délégation malgache, Randrianirina a plaidé pour une reprise du dialogue avec l'Union africaine, dont Madagascar est suspendue depuis novembre 2025, et a sollicité la médiation du Nigeria pour faciliter un assouplissement des sanctions. Tinubu, prudent, a rappelé les principes de la charte africaine sur les changements anticonstitutionnels de gouvernement, mais a accepté d'explorer les possibilités d'une feuille de route crédible vers des élections libres et transparentes.
Un isolement diplomatique pesant
Depuis le renversement du président élu Andry Rajoelina, la junte dirigée par Randrianirina fait face à une vague de condamnations internationales. L'Union africaine a immédiatement suspendu la Grande Île de ses instances, tandis que la France, ancienne puissance coloniale, a gelé une partie de son aide bilatérale et fermé son ambassade à Antananarivo pendant plusieurs semaines. Les États-Unis ont suivi en imposant des restrictions de visas aux principaux responsables militaires. Dans ce contexte, Randrianirina cherche à briser son isolement en tissant des alliances avec des pays africains influents, notamment le Nigeria, le Kenya et le Ghana.
Le sommet Afrique-France offrait une tribune idéale pour ces rencontres de couloir. Outre Tinubu, le colonel malgache a également échangé avec les présidents du Sénégal, du Rwanda et du Togo. L'objectif affiché est d'obtenir une forme de reconnaissance de facto de son administration de transition, en insistant sur le caractère provisoire et la promesse d'une restauration de l'ordre constitutionnel sous deux ans. Mais les dirigeants africains, soucieux de ne pas légitimer un coup d'État, exigent des garanties tangibles.
Tinubu, le gardien de l'orthodoxie démocratique
Bola Tinubu, élu en 2023, s'est imposé comme un défenseur intransigeant de la démocratie en Afrique de l'Ouest. Sous sa présidence, la Cédéao a maintenu une ligne dure vis-à-vis des juntes du Sahel – notamment au Mali, au Burkina Faso et au Niger – allant jusqu'à menacer d'interventions militaires. Cependant, son approche a récemment évolué vers davantage de pragmatisme, privilégiant le dialogue aux sanctions économiques dont les populations civiles sont les premières victimes. Cette évolution pourrait jouer en faveur de Randrianirina.
L'entretien de Paris a permis d'évoquer les modalités d'une possible médiation nigériane. Tinuba a posé trois conditions préalables : la libération des prisonniers politiques, l'organisation d'un dialogue national inclusif associant l'opposition et la société civile, et l'établissement d'un calendrier électoral précis avant la fin de l'année 2026. Randrianirina a indiqué son accord de principe, mais a demandé un délai pour consulter les autres membres du Conseil de la Refondation. Une nouvelle réunion est prévue dans les semaines à venir, cette fois à Abuja.
Les enjeux pour Madagascar
Le retour à une normalisation diplomatique est crucial pour Madagascar, dont l'économie est exsangue après des mois de sanctions et de suspension de l'aide internationale. Le tourisme, secteur clé, s'est effondré. Les investisseurs privés, déjà frileux en raison de l'instabilité politique, ont gelé leurs projets. Le FMI a suspendu son programme de prêt, et la Banque mondiale a mis en attente plusieurs financements pour des infrastructures. Sans un dégel des relations, le pays risque de sombrer dans une crise humanitaire aggravée par la pauvreté endémique.
Randrianirina, ancien chef de la garde présidentielle, sait qu'il ne pourra pas se maintenir indéfiniment sans appuis extérieurs. Son rapprochement avec Tinubu et d'autres dirigeants africains modérés reflète une volonté de rompre avec l'image d'une junte inflexible. Il a promis que le Conseil de la Refondation, une fois pleinement constitué, inclurait des représentants de la société civile et des partis politiques non compromis avec l'ancien régime. Mais l'opposition craint que ces promesses ne restent lettre morte tant que les militaires contrôleront l'appareil d'État.
Nigeria : un rôle de médiateur régional
Le Nigeria, en tant que première puissance économique et démographique d'Afrique, joue un rôle clé dans la résolution des crises politiques sur le continent. Bola Tinubu a fait de la stabilité régionale une priorité de sa politique étrangère. Après avoir échoué à convaincre les juntes sahéliennes de revenir à l'ordre constitutionnel, il voit dans le cas malgache une opportunité de démontrer que la diplomatie nigériane peut obtenir des résultats. Une normalisation réussie à Madagascar renforcerait sa crédibilité et celle de la Cédéao face aux putschistes du Sahel.
En parallèle, le Nigeria entretient des relations économiques significatives avec la Grande Île, notamment dans le secteur pétrolier et gazier. La compagnie nationale nigériane NNPC a signé en 2024 un accord avec l'État malgache pour l'exploration de blocs offshore. Ce partenariat est aujourd'hui gelé, mais pourrait être relancé en cas d'avancée politique. Tinubu a donc aussi des intérêts commerciaux à faire aboutir cette médiation.
Les obstacles à surmonter
Plusieurs écueils demeurent. Au sein même de l'armée malgache, des factions restent hostiles à toute concession aux civils. Randrianirina doit composer avec des éléments radicaux qui estiment que la junte doit rester au pouvoir pendant au moins cinq ans pour « purger l'État de la corruption ». Par ailleurs, l'Union africaine, qui suit de près le dossier, pourrait ne pas accepter une simple promesse de transition, exigeant des actes concrets comme la démission du colonel et la mise en place d'un gouvernement de technocrates.
Du côté nigérian, l'opinion publique est divisée. Certains intellectuels et militants des droits de l'homme critiquent Tinubu pour avoir accordé une audience à un chef de junte, estimant que cela légitime les coups d'État. Le président nigérian doit donc ménager sa base tout en poursuivant sa politique de médiation. Une issue positive dépendra de la capacité de Randrianirina à montrer des signes de bonne volonté avant le prochain sommet de l'Union africaine prévu en juillet 2026.
Le rendez-vous d'Abuja s'annonce donc décisif. Si les deux parties parviennent à un accord, Madagascar pourrait voir ses sanctions levées progressivement et renouer avec la communauté internationale. Dans le cas contraire, le risque d'un enlisement durable, voire d'une nouvelle escalade de violence, reste élevé. Le monde observe avec attention les négociations entre ce jeune colonel malgache et le vétéran de la politique nigériane.
Les précédents historiques
La crise malgache actuelle n'est pas sans rappeler d'autres transitions controversées sur le continent. En 2017, au Zimbabwe, le coup d'État qui a renversé Robert Mugabe a été rapidement légitimé par l'Union africaine et la communauté internationale, car il était présenté comme un changement interne au parti au pouvoir. À Madagascar, en revanche, le putsch a été perçu comme une rupture brutale de l'ordre constitutionnel, d'autant que le président Rajoelina avait été élu démocratiquement en 2023. La comparaison avec le Nigeria elle-même est intéressante : sous la dictature de Sani Abacha dans les années 1990, le Nigeria a été suspendu du Commonwealth et isolé diplomatiquement, avant de retrouver une place de leader après le retour à la démocratie en 1999. Tinuba, qui fut un acteur de cette transition, connaît bien le chemin de la réhabilitation.
Randrianirina, pour sa part, insiste sur le fait que son intervention était nécessaire pour empêcher le pays de sombrer dans le chaos face à la corruption endémique et aux tentatives de manipulation électorale. Un discours qui rappelle celui des putschistes maliens ou burkinabè, mais que les chancelleries occidentales et africaines peinent à accepter. La rencontre avec Tinuba marque peut-être le début d'une reconnaissance pragmatique de la réalité du terrain.
Les prochaines étapes
Dans les jours à venir, une mission technique de la Cédéao pourrait se rendre à Antananarivo pour évaluer les conditions de sécurité et le climat politique. Simultanément, des experts nigérians travaillent avec les juristes malgaches sur un projet de loi d'amnistie pour les auteurs du coup d'État, condition sine qua non pour que Randrianirina accepte de quitter le pouvoir. Les discussions sont difficiles, mais les deux parties semblent déterminées à aboutir. Le sommet Afrique-France a au moins permis de poser les bases d'un dialogue qui paraissait impossible il y a encore quelques semaines. La balle est désormais dans le camp de Randrianirina, qui doit convaincre qu'il est un interlocuteur fiable et non un simple dictateur en uniforme.
Source: Africa Intelligence News