Ce n'est pas un candidat comme les autres. Robert F. Kennedy Jr, dit « RFK Jr », est un héritier de la plus célèbre dynastie politique américaine. Neveu du président John Fitzgerald Kennedy et fils de l'ancien ministre de la Justice Robert Kennedy, il a décidé de se présenter à l'élection présidentielle de 2024 sous l'étiquette indépendante. Une décision qui bouleverse le jeu politique et inquiète à la fois le camp démocrate de Joe Biden et le camp républicain de Donald Trump.
Une campagne lancée sur les terres de son père
Fin avril, dans la presqu'île de Long Island, à Holbrook, Robert F. Kennedy Jr rassemblait des centaines de supporters pour tenter de recueillir les signatures nécessaires à sa candidature. Devant une foule venue l'écouter, il a évoqué son père, Robert Kennedy senior, assassiné le 6 juin 1968 alors qu'il allait être investi par le Parti démocrate. Personne ne croyait alors aux chances du père, tout comme aujourd'hui nombreux sont ceux qui doutent de la légitimité du fils. Mais RFK Jr puise dans cet héritage une force singulière.
Né en 1954, troisième d'une fratrie de onze enfants, il a grandi dans le manoir familial de Hickory Hill, près de Washington. Enfant turbulent, renvoyé de plusieurs établissements catholiques, il se destinait pourtant à une carrière de scientifique ou de vétérinaire, passionné par la nature, la chasse et la pêche. À seulement 14 ans, il apprend la mort de son père dans son pensionnat. Une photographie en noir et blanc le montre, chétif, le regard vide, participant au port du cercueil familial. De cette épreuve, il dit avoir ressenti une « obligation à reprendre le flambeau » et avoir hérité d'une « approche stoïque de la vie ».
Un parcours chaotique, entre addiction et rédemption
Malgré des résultats scolaires médiocres, le jeune Kennedy intègre Harvard puis une école de droit, suivant les traces de son père et de son oncle. En 1982, il devient assistant du procureur de Manhattan. Mais derrière cette réussite apparente se cache une addiction à la drogue et à l'alcool, débutée à l'âge de 16 ans. En 1983, il est arrêté pour possession d'héroïne, un scandale qui fait la une des journaux. Il suit alors une cure de désintoxication et affirme aujourd'hui être sobre depuis quarante ans, participant toujours à des programmes de rétablissement en douze étapes et méditant chaque jour.
Cette traversée du désert forge son caractère. Le « mouton noir » de la famille se réinvente en avocat engagé pour l'environnement. Dans les années 1980 et 1990, il défend les pêcheurs de l'Hudson, fleuve parmi les plus pollués des États-Unis, et fait condamner de grands groupes industriels comme General Electric et Monsanto. Son combat lui vaut même trente jours de prison à Porto Rico.
Sa reconversion est saluée par les médias. En 1995, un magazine new-yorkais le présente comme « le Kennedy qui compte ». Onze ans plus tard, il apparaît aux côtés de George Clooney, Julia Roberts et Al Gore dans un numéro spécial consacré à l'écologie. À cette époque, Robert F. Kennedy Jr est perçu comme une figure respectée de la gauche environnementaliste, bien loin de l'image sulfureuse qu'il se forgera plus tard.
La bascule dans la controverse anti-vaccins
Le tournant intervient à la fin des années 2000. Dans un article publié par un magazine de musique et repris sur un site d'information en ligne, il affirme que certains vaccins provoquent l'autisme chez les enfants. Ses propos, jugés pseudo-scientifiques par la communauté médicale, lui valent d'être accusé de complotisme et de perdre de nombreux amis. L'article est finalement retiré en 2011, mais RFK Jr persiste et signe.
Avec la pandémie de Covid-19, il devient l'un des critiques les plus virulents des mesures sanitaires et de la vaccination, s'en prenant au docteur Anthony Fauci, alors coordinateur de la lutte contre le virus, et au milliardaire Bill Gates. En janvier 2022, il provoque un tollé en déclarant que même dans « l'Allemagne hitlérienne » on pouvait se cacher ou fuir, comparant les confinements aux persécutions nazies. Il présentera ensuite des excuses. Ses positions lui valent d'être banni de plusieurs réseaux sociaux, entraînant la perte de millions d'abonnés.
Pourtant, cette notoriété contestée ne freine pas ses ambitions. Interrogé sur ces années de controverses, il explique aujourd'hui avoir vu « des choses étranges » dans son pays : des églises fermées pendant un an, des laboratoires pharmaceutiques immunisés contre les poursuites, des milliers d'entreprises mises à terre arbitrairement, et une liberté d'expression censurée par le gouvernement.
Le déclic d'une candidature
L'idée de se présenter à la présidentielle germe après un email d'un sondeur, Jeremy Zogby, qui étudie son image depuis un an et lui assure qu'il est plus populaire que tous les autres leaders politiques. « Si vous vous présentez, vous pouvez gagner », lui affirme le sondeur. Ses enfants ayant grandi, RFK Jr décide de se lancer. En mai 2023, il annonce officiellement sa candidature lors d'une allocution à Boston, puis se rend à la conférence Bitcoin de Miami où il célèbre les cryptomonnaies. Il se définit comme un « populiste au bon sens du terme » et promet de s'attaquer aux excès du système.
Sa femme, l'actrice Cheryl Hines, connue pour son rôle dans la série « Larry et son nombril », a joué un rôle clé dans sa décision. Il raconte qu'elle est entrée dans sa vie à un moment où il traversait l'une des crises les plus graves de son existence, après le suicide de son ex-épouse. Avec six enfants à charge, il se sentait fragile et perdu. Cheryl lui a apporté amour, stabilité et inspiration. Il lui a fallu six mois pour la convaincre de soutenir son projet, puis il a annoncé sa décision à ses enfants.
Un programme anti-establishment
Dans ses discours, Robert F. Kennedy Jr martèle que l'Amérique a perdu ses valeurs morales et vit dans une « guerre permanente ». Il se positionne en faveur de la coopération internationale et d'une reconnaissance du monde multipolaire, appelant notamment à combattre ensemble la menace de l'intelligence artificielle. Sur l'Ukraine, il estime que Joe Biden n'aurait jamais dû s'aventurer et critique une escalade dangereuse. Il affirme néanmoins n'avoir aucune rancune personnelle envers le président sortant, un « ami de longue date » de la famille Kennedy, tout en le jugeant « très mauvais président ».
Sa voix éraillée, symptôme d'une dysphonie spasmodique, une maladie neurologique apparue à 42 ans, ne l'empêche pas de remplir les salles de meeting. Selon lui, les électeurs veulent « quelque chose de différent » face au duel Biden-Trump. Les sondages le créditent de 15 à 20 % des intentions de vote dans plusieurs États clés, et il est déjà assuré de figurer sur les listes électorales du Michigan et de certains autres États.
La famille Kennedy divisée
Cette candidature ne fait pas l'unanimité dans le clan Kennedy. La majorité de la famille, historiquement démocrate, soutient Joe Biden. Le 17 mars, jour de la Saint-Patrick, une cinquantaine de membres de la famille étaient invités à la Maison-Blanche, avant d'afficher leur soutien au président sortant lors d'un rassemblement à Philadelphie en avril. Un camouflet pour RFK Jr, qui assure pourtant que sa mère Ethel, âgée de 96 ans, est de son côté et lui a demandé récemment comment elle pouvait aider sa campagne.
Au sein de la famille, les divergences sont assumées. RFK Jr rappelle qu'ils sont 105 cousins et que les désaccords sont inévitables. Cinq membres de sa famille travaillent au sein de l'administration Biden, tandis que d'autres, comme Anthony Shriver ou sa belle-fille Amaryllis, qui dirige sa campagne, le soutiennent activement. Son fils Conor, qui est parti combattre en Ukraine au sein de la Légion étrangère internationale, n'en reste pas moins un fervent soutien de la candidature paternelle. « Ça ne l'empêche pas de soutenir ma candidature. On a des discussions et des débats très vifs, c'est comme ça que j'ai élevé mes enfants », confie-t-il en montrant des photos de Conor en treillis à Kharkiv en 2022.
Une menace pour Trump plus que pour Biden ?
Interrogé sur le risque que sa candidature profite à Donald Trump en divisant le vote démocrate, RFK Jr répond avec ironie que tous les sondages montrent qu'il empiète davantage sur l'électorat du milliardaire républicain, qui tente d'ailleurs de l'exclure du scrutin dans plusieurs États. Les républicains, eux, craignent qu'il ne joue les trouble-fête dans une élection qui s'annonce extrêmement serrée. Un récent procès de Donald Trump à New York, dans l'affaire Stormy Daniels, a été éclipsé dans les médias par une tout autre révélation : le New York Times a exhumé une déclaration de RFK Jr datant de 2012, dans laquelle il affirmait qu'une partie de son cerveau avait été « dévorée par un ver » quelques années plus tôt, provoquant des troubles de la mémoire. Il a plaisanté sur le sujet, assurant que tout allait bien.
Dans cette campagne hors norme, Robert F. Kennedy Jr apparaît comme un électron libre, capable de brouiller les lignes traditionnelles. Descendant d'une dynastie mythique, il a rompu avec les codes de son camp d'origine pour incarner une forme de révolte populaire. Il ne part pas favori, loin de là, mais il a réussi à s'imposer comme un acteur incontournable de l'élection, celui que les deux principaux candidats surveillent de près.
Source: Parismatch News