L’eau, une ennemie devenue alliée
Il y a encore quatre ans, Bemssy ne savait pas nager. Avant de rejoindre l’Europe à bord d’un de ces rafiots pneumatiques surchargés, victime comme tant d’autres de passeurs véreux, l’adolescent ivoirien n’avait jamais mis les pieds dans l’eau. Pour lui, comme pour des dizaines de milliers de migrants africains, la Méditerranée n’était qu’un cimetière à ciel ouvert, un traumatisme à effacer. Ce n’est pas un hasard si les traversées vers l’Europe se transforment souvent en tragédies. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, des milliers de personnes ont perdu la vie en Méditerranée ces dernières décennies, tentant de rejoindre le continent européen.
Bemssy faisait partie du projet Aquarius, une structure qui accompagne des jeunes migrants dans leur découverte de l’environnement aquatique. L’objectif : leur permettre d’apprivoiser la mer, mais aussi de se réconcilier avec un élément qui a marqué leur parcours. Enja Delépine, le jeune éducateur à l’origine du projet, se souvient très bien de l’adolescent. « C’était un de ceux qui avaient le plus peur au début », confiait-il. Bemssy refusait catégoriquement les cours de natation. « L’eau est méchante, il ne faut pas lui faire confiance », répétait-il. Comme lui, plusieurs jeunes migrants de son groupe partageaient cette appréhension : Sam, Ahlassane, Rockia, Salem, Mohamed, M’mawa, Sanna et Amadou. Tous avaient connu des traversées éprouvantes, des embarcations de fortune, parfois naufragées.
La Ciotat, un décor de carte postale pour un baptême
Ce jour d’été 2022, la météo offrait des conditions idéales. Un soleil de plomb, un ciel sans nuages, une eau transparente. Le chantier naval de La Ciotat servait de décor à une scène singulière : le baptême de plongée de Bemssy. L’émotion était palpable. Le jeune Ivoirien a enfilé sa combinaison et ses palmes avec détermination. Sur le bateau, il a laissé ses peurs. Puis, il a basculé dans l’eau. Les premières secondes ont été marquées par le froid et l’appréhension. Mais peu à peu, la magie a opéré. Sous la surface, un monde nouveau s’offrait à lui : des poissons, des rochers, une lumière diffuse.
Le visage illuminé de Bemssy à la sortie de l’eau en disait long. Le poing serré dans sa combinaison, le regard pétillant, il exprimait une joie intense. Son envie de retourner dans l’eau « tout de suite » pour revoir « ces poissons, ces rochers » témoignait du chemin parcouru. Ce moment a marqué les esprits. Pour les éducateurs du projet Aquarius, c’est une victoire symbolique : aider un jeune à dépasser ce qui le terrorisait, c’est lui rendre une part de sa liberté intérieure.
Un projet qui change des vies
Le projet Aquarius ne se limite pas à l’apprentissage de la natation ou à la plongée. Il s’agit d’un accompagnement global vers l’inclusion. Les jeunes participants sont issus de différents pays d’Afrique, de l’Ouest ou de l’Est. Beaucoup sont mineurs, arrivés sans leurs parents. Ils doivent apprendre la langue, trouver une formation professionnelle, comprendre les codes de la société française. L’eau devient un outil pédagogique, une métaphore de l’intégration : il faut apprivoiser l’inconnu, accepter de se laisser porter, vaincre ses démons intérieurs.
Enja Delépine et son équipe ont vu défiler des dizaines de jeunes, chacun avec son histoire et ses blessures. Il y a ceux qui, comme Bemssy, ont traversé le Sahel et la Libye, où ils ont été victimes de violences et de détention arbitraire. Il y a ceux qui ont perdu des proches en mer. Pour tous, la mer est un symbole complexe : à la fois obstacle mortel et porte d’un avenir meilleur. Le travail du projet Aquarius consiste à remplacer cette image de peur par une image de vie.
Le courage de Bemssy, un exemple pour tous
Ce jour-là, à La Ciotat, Bemssy a donné une leçon de courage à tous ceux qui doutent de la résilience humaine. Son parcours force le respect : de l’adolescent effrayé à l’égard de l’eau, il est devenu un jeune homme capable de plonger en pleine mer. Sa peur n’a pas disparu en quelques minutes, mais il a choisi de la regarder en face. C’est précisément cette force intérieure que le projet cherche à cultiver. Les éducateurs voient en lui un signe d’espoir pour les autres membres du groupe.
Quatre ans plus tard, le chemin parcouru est impressionnant. Selon les informations transmises par Enja Delépine, qui continue à accompagner des jeunes comme lui, Bemssy est désormais installé à Chartres. Il a trouvé une place chez un barbier et exerce le métier de coiffeur, un choix qu’il avait déjà évoqué à l’époque. La plongée n’est pas devenue une passion pour lui, mais elle reste un souvenir fondateur, celui d’une réconciliation avec un élément qui l’avait tant fait souffrir.
Un été de retrouvailles avec la Méditerranée
Cet été, selon Enja, ils étaient 80 jeunes du même réseau à revoir la Méditerranée. Certains pour la première fois depuis leur arrivée en Europe, d’autres pour se mesurer à nouveau à leurs peurs. L’expérience est toujours aussi intense. Les éducateurs espèrent que ces nouveaux baptêmes de mer ont procuré aux participants la même joie que celle ressentie par Bemssy. L’eau, devenue alliée, peut alors être un vecteur d’apaisement et de reconstruction.
Le parcours de Bemssy illustre une réalité plus large : celle de milliers de migrants qui tentent de se reconstruire en France. Chaque histoire est unique, mais toutes partagent une même quête de dignité et de sécurité. Le projet Aquarius, par son approche novatrice, contribue à cette reconstruction. Apprendre à nager, plonger, se sentir à son aise dans l’eau, c’est aussi apprendre à se réapproprier son corps et son histoire.
La Méditerranée, mémoire et avenir
La Méditerranée reste un lieu de mémoire tragique. Chaque été, des naufrages sont encore signalés au large de l’Italie, de la Grèce ou de Malte. Les chiffres sont glaçants : des milliers de morts ou de disparus chaque année. Mais pour ceux qui ont survécu, cette mer est aussi le seuil d’une nouvelle vie. Le baptême de plongée de Bemssy prend alors une dimension particulière : il transforme le lieu du traumatisme en lieu de renaissance.
Cette dialectique entre mort
Source: L'Équipe News